Question de la dissolution.
La façon dont nous traitons la question.
D’abord nous ne la traitons pas : si elle ne se pose pas.
Pas de fausses questions, pas d’atermoiement.
Si elle se pose : nous ne nous en débarrassons pas, mais nous tachons de la maintenir dans un cadre impassible où quelque soit la réponse à la question, de l’énergie puisse encore être libérée, un point de vue soit encore possible.
Nous relâchons aujourd'hui brusquement l'effort.
Si rien n'est venu dans l'effort, la tension de ces derniers mois, quelque chose devrait pouvoir venir dans le relâchement, la résolution d'aujourd'hui. Quelque chose de fondamental, autrement fondamental, que l'effort que nous reprendrons dès demain.
La croix orange, on veut nous l’acheter : mais elle n’est pas à vendre.
On me rétorque : “ Si elle n’est pas à vendre, il ne faut pas la montrer.”
Nous en restons là, car ce n’est ni le moment ni le lieu ni surtout la personne avec qui argumenter.
Mais je quitte le rendez vous : persuadé que c’est celle là qu’il faut montrer.
Cette pièce nous ne la vendrons pas, c’est la toute première pièce : une émotion spéciale s’y rattache.
Non, nous ne la vendrons pas.
Pièce finie, parcelle d’un rouleau.
Pièce tombée, et dépliée aussitôt.
Comme si le monde nous livrait là une explication de lui même, une élucidation, sans que nous lui ayons demandé de nous la fournir.
Gratification immense, infinie : comme si elle s’était faite d’elle même.
Nous avons tout de suite vu ce qui se jouait d’essentiel et d’insouciant dans cette pièce. Et c’est ce jour là que nous avons décidé de ne pas faire de tissu au mètre mais uniquement des pièces finies.
Et ce serait une bêtise de notre part d’exiger d’une personne étrangère à ce travail, et le découvrant dans un contexte neutre, un magasin, un article de magazine, une pareille vision, ce qu’il peut y avoir d’essentiel et d’insouciant dans un rectangle de tissu.
A une telle personne : bien entendu : on ne peut dire que “je vends ou je ne vends pas”, “je fais des pièces finies ou je fais de tissu au mètre”.
On ne peut que faire une offre. Simplicité éprouvante, mais sans laquelle la relation ne prend pas, ne peut pas prendre : ou si elle prend, c’est à demi, et elle ne file pas.
Et il faut que la relation file.
Pourtant, cela doit rester toute notre exigence : ne pas nous couper de ce qui a été notre émotion, notre insouciance.
Car c’est de cette émotion - n’ayons pas peur des mots, pour une fois - que découlent
Ce n’est qu’en maintenant cette exigence, que nous pourrons en toute sérénité résister aux sollicitations, aux pressions; car évidemment, ce que l’on veut nous acheter, c’est ce que nous ne voulons pas vendre, et ce que l’on veut nous faire faire, c’est ce que nous ne faisons pas.
Non, pas un shopping du tiers monde (Caravane)
Non, pas un nettoyage ethnique (Exposition Denis Collomb chez Néotu)
Non, pas un simulacre (Pierre gauthier)
Ne pas couper dans notre matière, faire des pièces finies, et non du tissu au mètre.
Mais tout indique que nos pièces finies ne trouveront pas une inscription suffisante dans les marchés que nous prospectons.
Alors nous nous sommes mis à penser que peut être oui, finalement, du tissu au mètre, ce serait plus facile ...
Mais c’est par intuition que nous nous y ramenons : une intuition complètement tordue, travaillée de l’intérieur par une nécessité que l’on sait n’avoir pas accomplie, une intuition qui contredit les fondements même de toute entreprise à caractère lucratif.
Une torsion.
La chose portant la marque de cette torsion, la chose devenant la torsion même.
Mais dans ce que nous faisons, il n’y a pas de secret : tout est à découvert.
S’il y a un secret, il se situe ailleurs, certainement pas dans une économie de la création.
S’il y a un secret, il ne tient pas plus à une réserve : ce que nous nous réservons
Nous ne fragmentons pas nos palettes de couleurs dans une chronologie artificielle, nous ne poussons pas à bout l’exploitation de nos modèles, nous ne varions pas les thèmes, nous n’exténuons pas la forme ...
S’il y a un secret, c’est plutôt dans une torsion de la matière.
Quelque chose comme : nous pensions fabriquer du tissu, et en effet tout l’indique, les pièces en elles mêmes que nous avons sous les yeux et qui se laissent appréhender comme telles : dans leurs coordonnées techniques et esthétiques : format, matière, couleurs, qui les rattachent à une destination, ouvrent différentes inscriptions. Nous pensions fabriquer du tissu, mais ce que nous fabriquons, c’est déjà de la relation : et la matière que nous rassemblons, puis dispersons, est comme la matière de notre responsabilité ; d’autant plus précieuse. C’est là où nous déborderons toujours le champ économique, sans pourtant jamais cesser de lui appartenir.
Il n'y a pas de secret.
Août : le mois des plans.
Plans pour une histoire récente de l’artisanat chez nous.
Au premier plan
Fin des corporations, fin d’une histoire collective.
Les artisans privés d’une histoire collective, mais c’est pour se voir enfermés dans le passé de cette histoire ; relégués à des fonctions de restauration.
Ils n’en sortent pas. Ce qu’il y a d’encore vivant, d’encore vivace dans le geste est sollicité pour fabriquer des emblèmes, et s’épuise dans la revendication d’une excellence, la perpétuation d’une mémoire.
Piège à double détente : histoire indélébile qui se prolonge au delà de sa propre fin.
Au deuxième plan
Il y a ceux qui ont refusé d’être enfermés ainsi dans la perte et la douleur, l’académie et le musée : et qui ont profité de la fin de cette histoire collective, la levée des pesanteurs corporatistes, pour laisser place à une autre histoire, pour redonner droit à une histoire individuelle.
Alors peut-être seraient-ils prêts à retourner à l’atelier, avec leur bon gros sac sur l’épaule, si tout cela reprenait.
Peut-être l’histoire qu’ils se sont inventés a cette vulnérabilité là ?
Construite sur une faille, ils seraient prêts à l’abandonner si on leur offrait à nouveau un semblant d’histoire collective ?
Et il y a ceux qui ont oublié cette histoire là, la grande histoire. Qui à la limite, n’ont même pas perçu qu’il s’était passé quelque chose. Qui sont en rupture totale avec ce passé. On ne les y reprendra pas : si on les y a jamais pris.
Car peut être pour eux l’oubli et la rupture étaient déjà là, de façon imperceptible.
Et tout ce qui s’est passé n’a fait que les inciter à s’enfoncer un peu plus dans l’oubli et la rupture. Peut-être ceux là viennent-ils tout simplement de l’extérieur : on peut les rencontrer.
“Retrouvons nous sur des coups, en attendant chacun pour soi !”
En attendant : une position dormante ?
Malheureusement une telle position n’existe pas.
Il nous faut donc enchaîner les coups, ou nous voir condamnés à une sorte d’insomnie, impropre à réparer ou préparer quoi que ce soit.
Une insomnie : sans imagination.

Tout pourvu que ce ne soit pas un rêve !
Ils veulent que nous changions notre vitesse, mais ce qu’ils veulent ne nous est pourtant jamais signifié. Ce qu’ils veulent n’est jamais voulu.
Croire que l’on veut quelque chose de nous : c’est une naïveté
Dire que l’on veut quelque chose de nous : c’est une commodité de langage
En fait, ils ne veulent rien : ils n’ont pas à vouloir quoi que ce soit
Ils n’ont qu’à laisser venir : car ils l’ont assez fait savoir : l’industrie peut l’artisanat.
A nous de tracer la ligne, toujours.
“Vous voulez dire un accès à une autre culture, une autre civilisation ?”
Non, pas seulement, pas uniquement. L’Inde et l’artisanat pour nous sont un point de vue sur le réel : un point de vue à partir duquel construire le réel. Et disant cela, je sens que la discussion risque de nous entraîner au delà de l’objet premier de cette visite, et du même coup ruiner ce que nous pouvions en attendre.
“Un point de vue sur le réel, une construction du réel, je ne comprends pas ?”
Me revient alors à l’esprit - par quel chemin, quel accéléré ? - la figure de Thomas de Quincey :
“ L’Inde pour nous, c’est comme l’opium pour Thomas de Quincey ”.
Quincey : qui pour surmonter les effets du manque liés à sa dépendance à l’opium se lance dans la rédaction éperdue de traités économiques. C’est alors une manière de voir, un point de vue singulier sur l’économie qu’il délivre : l’économie comme calmant pour le corps, une science possible.
Et j’ajoute que c’est ce genre de point de vue que nous essayons de dégager, de délivrer : non pas celui là précisément, mais un peu comme çà.
“L’Inde, c’est votre drogue, alors ?”, avec un petit air entendu.
Rien compris ! Je lui rends son air.
Je n’en finis plus de tourner autour de cette idée : non, le tisserand, n’est pas cet être de la nature qui reste à spiritualiser ou à moraliser. Ce lointain ancêtre que le plan des relations économiques ne pourrait plus appréhender que ce sur ce mode : mode spirituel où il serait appeler à figurer ce que nous avons perdu.
Car nous les avons bien perdues : la répugnance et la fascination.
Refuser au tisserand une spiritualisation : pour l’engager dans une relation réelle ; d’où il pourra tirer sa subsistance et enrichir l’échange.Ce qui revient déjà à le laisser à sa propre spiritualité. Car il en possède une : irréductible, qui ne supporte pas d’arrangement, qui n’est pas monnayable et ne peut pas s’importer.
“Vous vous êtes dispersés.”
Ici ce n’est pas tant une objection qui nous est faite que la forme, chaleur dans la discussion, par laquelle s’est manifestée une difficulté à saisir notre fonctionnement : éditeur, artisan, designer,
artiste ?
A cela nous avons donc répondu point par point, chaleureusement.
Puis, “Vous n’êtes pas allé à l’essentiel”.
Et nous avons répondu encore. Non, nous sommes allés à l’essentiel tout de suite : et c’est bien là le problème. Car une fois qu’on est à l’essentiel : il faut faire et refaire sans cesse le chemin qui nous y a mené, cette fois pour le rendre perceptible aux autres.
Le problème, le vrai problème commence quand il n’y a pas eu de chemin à proprement parler, ou un chemin infiniment brisé, mêlé : ce qui est notre cas. Un cursus chaotique, à partir du moment où nous refusons certaines facilités de langage, comme par exemple d’en appeler à une vocation.
La pédagogie devient alors laborieuse, un peu factice : là où il n’y a pas de chronologie, on surenchérit par une chronologie artificielle ; là où le cadre est flottant, on le durcit ... Qui qu’il en soit, dans le petit jeu de l’objection, nous acceptons volontiers celle d’une insuffisancepédagogique : nous n’avons probablement pas assez montré les pièces en situation...
Il y a une folie de l’échange - et en quelques occasions nous nous sommes retrouvés devant le choix de poursuivre dans cette folie - l’échange coûte que coûte, par tous les moyens - ou retourner à l’enfermement, le vrai, celui privé de folie.
Un choix intenable : ni l’un ni l’autre ; l’un et l’autre.
D’un coté Brecht, et la jungle des villes.
Si seulement il était possible de ne pas ajouter à la confusion du monde.
Dire que nous sommes allés jusqu’à refuser des ventes !
Chose que nous avons rapidement identifiée comme ce qui affole et menace tout le système.
La vente, le flux d’argent n’est pas tout le système, mais il est ce moment où le système se ramasse. La vente n’est jamais qu’un moment parmi d’autres : disons le moment euphorique par quoi le système éprouve son efficacité, sa vigueur.
Ne pas vendre est un problème, vendre trop est un problème.
Mais le refus de vendre (comme à la réciproque, le refus d'acheter) : c’est la ruine de tout le système.
Agacement quand on veut rattacher nos pièces à telle ou telle influence : Rothko, Scully, Mondrian, Albers ... Sans nier les influences - toute une part de ce travail consiste à nous garder sous influence - elles sont plutôt du coté des façades de Fort Cochin, les longues marches au hasard, les clichés que nous prenons, - appareil déclenché à partir du ventre -, si l’on peut dire.
Et l’acte même de sortie de l’atelier ...
Par bien des cotés, nous nous rattachons, plus qu’à telle ou telle tradition picturale, à un esprit, une démarche proprement documentaire : qui se relance chaque fois par des actes aussi simples que celui de sortir de chez soi.
Sans disqualifier cet aspect, nous sentons bien que cette matière ne passera que le jour où la question des responsabilités sera pleinement posée, et soutenue.
Responsabilité du tisserand envers son travail et la conduite de son entreprise : si le tisserand ne fait que reproduire avec d’autres le système d’aliénation duquel il a pu s’extraire (dettes apurées ; propriétaire de son outil de travail ; relation commerciale suivie ...), nous aurons tout perdu.
Notre responsabilité propre envers le tisserand : pour ne pas l’entraîner dans un développement mal maîtrisé.
Responsabilité de l’industriel envers nous : s’il est intéressé par ce que nous proposons, qu’il nous donne les moyens de poursuivre et relancer la proposition.Et tous ensemble, grosse machine et petite machine, responsables du plan d’échange où nous coexistons : ayant à répondre de la bonne tenue de ce plan.
Encore une fois, danger du repli sur une culture univoque.
C’est en ce sens que nous ne nous livrons pas à une opposition de l’industrie et de l’artisanat, où les deux dimensions seraient comprises comme exclusives l’une de l’autre ; généralités indifférentes l’une à l’autre, ne se répétant que dans un rapport d’exclusion infini et rigide. Pas plus,à l’inverse, que nous ne cédons à l’imagerie naïve du forgeron reclus dans sa grotte ou du tisserand emmélé dans ses fils.
Nous l’aurons fait réellement : sans distance.
“Ce serait plus beau, si on coupait là. Allez, je vous l’achète.
Et bien sur, vous m’autorisez à couper dedans si je vous l’achète ?”
La beauté, dites vous. Non, désolé : un tissu qui dans sa boite se détrame et se déchaîne parce qu’il sait qu’il va être cédé, et refuse de l’être, même à une beauté.
Intuition d’un objet qui se refuserait, se désagrégerait si on cherchait à le tirer hors de sa composition première. C’est exactement le thème de la Quille, sculpture de Laurent Chambert, qui, sortie de son contexte d’exposition en galerie, contient en elle même un principe d’usure et de disparition. De sorte que le collectionneur qui en fait l’acquisition ne peut la laisser sur son socle. Il peut la conserver chez lui, mais à coté du socle, déposée. Sinon, elle s’use. Et elle s’usera jusqu’à disparaître complètement. Le collectionneur est ainsi frustré de toute velléité de s’en servir comme représentation d’un pouvoir : son propre pouvoir d’achat.
Réalité de ce travail.
Cela n’aura pas été un simulacre, nous l’aurons fait réellement.
Et réellement signifie aussi : sur le plan où la réalité s’attache à des symboles : à produire, revivifier, ou perturber des symboliques.
Notre travail sur le jute par exemple, un travail de peinture qui moire le jute.
Le moirage : opération normalement réservée à des tissus délicats.
Une richesse (technique de peinture sur chaîne) qui n’absorbe pas la pauvreté (jute : sac à patates) ; une pauvreté qui ne donne pas mauvaise conscience.
Rendre inséparables sur la même pièce, sur le même plan, les aspects les plus éloignés, les états les plus criants du monde : c’est notre utopie réalisée.
L’artisanat : une ligne souple, à même de traverser les plans les plus durs, et qui n’a pas pour finalité de s’amalgamer à ces plans.
Une ligne tout en faufilements, en esquives, en irruptions, en rebonds et en disparitions.
Nous qui avons pu penser que nous étions en dehors du jeu. Mais nous étions en plein dedans : en plein dans une forme idéale de jeu.
Là où les enjeux ne sont même plus liés à un critère commercial de vente, ou de mévente. Là où une lecture comptable n’est d’aucune utilité.
Les trois dernières fois que nous sommes allés à Londres, nous n’avons pas vendu une seule pièce, et pourtant ces trois fois là, nous avons fait un pas supplémentaire, décisif vers le succès : des promesses plus hautes.
Nous verrons dans 5 ans !
Car tout cela se vérifiera. Dans le mécanisme du devis, et de la réponse à un appel d’offre, nous verrons bien si nous n’avons servi qu’à valoriser celui qui a présenté notre projet.
Point aveugle : un projet qui resterait sans relais.
Autre point aveugle : un projet qui poserait le relais en préalable absolu. Parce qu’une fois le relais mis en place, il faut bien faire quelque chose, et c’est alors qu’on se met à faire n’importe quoi.
“ Je n’en dors plus n’en dors plus pas une minute sans qu’un cheveu blanc ... “
On connaît çà, c’est banal, affreusement banal.
Combien s’évertuent à trouver le bon geste, le geste qu’il leur assurera une subsistance, le sol sous les pieds. Mais le geste, l’effort n’est pas vu, s’il n’est pas dans le contexte requis. La capacité d’absorption, de dilution est incommensurable. Le geste est absorbé dans l’indifférence, ou pire, dans une relation qui simule la profondeur.
Nécessité d’un relais qui rende perceptible le geste.
Nous n’y échappons pas : nous passons autant de temps, si ce n’est plus, à la construction de ces relais qu’au travail sur les pièces : je dis construction, car ces relais n’existent pas en eux même. Ils n’existent que sous l’effet d’une sollicitation, d’une amorce, d’une frappe.
“Soyez prudents, dehors le monde ne vous veut pas du bien, le monde vous prendra ce que vous lui donnez sans rien en retour.”
Quelle peut bien être la signification de cette hostilité que l’on nous désigne si souvent ?
Hostilité : ce travail ne nous a pas permis d’identifier d’ennemis mais plutôt des sympathisants. Une nouvelle espèce, pour nous infiniment plus dangereuse.
Les sympathisants qui, après s’être ménagés un petit coin dans l’atelier, jettent un regard bienveillant sur le travail sans pour autant s’y associer.
Sachant que de notre coté, nous n’avons jamais voilé les enjeux : il nous faut des relais, il nous faut des alliés. Sans quoi, la proposition se recroqueville, s’éteint, puis meurt.
Les sympathisants : nous réalisons peut-être ce qui ne sera jamais pour eux qu’un fantasme. Nous devenons comme le foyer de multiples projections, et le temps dira si l’on a eu raison ou pas.
Le poids administratif qui nous entraîne, le poids du marché qui nous entraîne.
Essayer de porter cette lourdeur avec légèreté.
Verser notre artisanat tout entier sous le signe de l’Inde : l’Inde où nous nous adresserions à une sorte de plénitude artisanale ; où nous aurions accès à une intériorité stable, satisfaite ; l’atelier qui serait le lieu d’une exaltation du tisserand, dernier représentant d’un âge d’or ; une spontanéité, une immédiateté ; le métier à tisser auprès duquel il s’endort et où se manifesterait une bienveillance primordiale.
Très séduisant, mais non suffisant.
Améliorer ce point de vue, le rendre rasant, en prenant en compte la réalité de l’Inde moderne, cette Inde où il est si difficile de faire même un seul pas :
Artisanat sinistré - Snakes and ladders, Gita Mehta.
Tradition tiraillée - The autobiography of an unknown Indian, Niram C. Chauduri.
Contradiction dévastatrice - The song of the loom, Abdul Bismillah.
Et ce point de vue rasant se combine déjà à une vue plongeante, un vertige : comment faire pour engager une relation avec le décorateur du Fbg St Honoré sans devoir ajouter une couche au mythe, ni retrancher quoique ce soit à notre impatience propre, notre immense appétit d’être en Inde ?
Sur quel contrat faire reposer l’offre ?
Non, décidément, tout cela n’est pas donné : cela se cherche et se perd et se retrouve et se re-perd.
Comité Colbert : une définition de l’artisanat qui reste pauvre si elle se détermine uniquement dans des termes d’incarnation et la recherche d’une excellence.
L’artisanat, c’est un point de vue.
Je dis “point de vue”, en me gardant bien ici d’avancer “vision du monde”, en me tenant en deçà de cette prétention. Dans vision du monde : il y a cette idée que ça y est, nous y sommes : nous avons atteint le bord, la pure incarnation, incarnation dans une matière, une pratique, ou encore un savoir ; et ce qui s’échange ne s’échange plus que dans le silence de l’accompli : le rêve d’or, la jouissance. Et nous sommes à nous même notre propre postérité, déjà mémoire, pure mémoire de la forme.
Grande méfiance chaque fois que l’on veut nous entraîner sur ce terrain : nous investir d’une telle promesse, faire appel à notre mémoire, une prétendue pureté qu’il s’agirait de préserver contre les atteintes de l’extérieur.
Cela tire plutôt dans tous les sens, et cela perd la mémoire. Dans notre travail, il y aurait ainsi comme une petite odeur de terre brûlée ou de zone humide : l’aspect brut de certaines de nos pièces, les lisières que nous laissons apparentes, même accidentées au delà du supportable.
L’artisanat, un point de vue méfiant.
Mais pour ne pas en rester à cette méfiance (mot qui gêne Myriam) : un point de vue indépendant ; qui a gagné son indépendance sur toute vision du monde.
Et l’indépendance, comme façon de s’y tenir, de nous guider à travers ces relations, qui nous sollicitent dans des directions parfois opposées et nous font adopter des postures souvent inconfortables.
Laurent Chambert : “Nous sommes des passeurs, nous cherchons des gués.”
Dans sa bouche, c’est une phrase qui me touche d’autant plus, lui qui travaille avec
les dernières technologies, et qui est apparemment le plus éloigné de notre univers,
qu’elle me confirme qu’il y a une réalité et un devenir artisanal aussi pour la technologie.
Non pas un devenir : fil-qui-pend-bois-qui-craque ; amateurisme ; bricolage ... Et je ne parle pas non plus des nouveaux procédés sont en train d’être mis en place : ces machines qui reproduiront jusqu’aux ratés du réel, la main faillible de l’homme.
Mais la mise en oeuvre d’un point de vue qui ne cède pas aux injonctions : une expérimentation, qui ordonne des formes mais sans les retenir, en les laissant s’accoupler avec d’autres formes, qui ne sont pas forcément du même genre.
Moraliser l’artisanat, faire de l’artisanat le dernier rempart moral : c’est probablement la chose la plus mauvaise qui puisse lui arriver, si tant est que la morale est cette région où se fixent les relations avant de se neutraliser autour de quelques emblèmes, quelques bouts de matière extraits à la va vite.
Autant construire directement les ruines ...
La place de l’artisanat : la place de l’objet artisanal qui est censé redonner une consistance à ce qui n’en a plus ; une figure à ce qui n’a plus de figure.
A ce qui n’est plus que support, véhicule : vitesse et cible : l’industrie.
La vitesse - l’accélération sur un plan unidimensionnel : on se débarrasse de la matière, toujours encombrante et qui contrarie la rationalisation, pour acquérir encore plus de vitesse, pour rejoindre la plus grande vitesse.
Pour les industriels, y compris ceux qui officient dans le secteur du luxe, le choix d’un fournisseur, à qualité même inégale, se portera toujours sur celui qui offre le fonctionnement le plus transparent : le choix sera toujours celui de la vitesse au détriment de la matière.
(Nombreuses anecdotes à ce sujet : cette tour à HongKong, où l’on peut rencontrer
Notre façon d’être partie prenante dans tout cela : nous ne nous définissons pas nous même comme artisans. Mais nous tachons de rendre possible la relation, nous essayons de trouver les conditions d’une relation possible entre un tisserand indien et un décorateur du Fbg St Honoré.
Travail amont et aval.
Travail dans l’hétérogène.
Travail de la relation.
Travail pédagogique : faire comprendre au tisserand indien que s’il veut toucher le décorateur du Fbg St Honoré, et il le peut aujourd’hui, il devra nécessairement tenir compte de ses impératifs et ses exigences ; et donner à voir au décorateur que la rue où travaille le tisserand se situe dans l’exact prolongement du Fbg St Honoré.
Ils appartiennent au même plan d’échange.
Sur ce plan : apporter des éléments suffisamment persuasifs pour que la relation prenne, et passe, sans dénaturer l’un ni effrayer l’autre. Car en bien des sens, la relation a pris, mais elle n’est pas encore passée, elle reste en travers des gorges : au moindre problème, brusque retour de l’autorité chez le décorateur, qui saura très bien se passer du tisserand ; et chez le tisserand, brusque repli dans un anonymat, il se fond dans l’espèce, et redevient vite inaccessible, intouchable - God is watching me.
D’un coté, il ne faut pas trop nous heurter : ne sommes-nous pas le sel de la terre ?, et c’est ainsi que nous vu se multiplier les prévenances, les gestes d’ouverture à notre égard. Et de l’autre, il faudra bien que l’on plie.
Faire plier l’artisanat : à travers l’exigence d’une mise en série, par exemple.
Exigence qui se double immédiatement d’une obligation : passer à un autre type d’outil.
Déplacement d’un outil de recherche, qui se laisse traverser par les secousses de l’inquiétude, vers un outil de production, qui aplanit.
C’est comme si on nous demandait de dire les mêmes choses, mais dans une autre langue. Or il y a des choses que l’on ne peut dire que dans telle langue.
Changer de langue, et il s’agira de tout autre chose.
Une autre façon dont l’artisanat est réinvesti : l’art contemporain.
Je reprends l’article de Frédérique Vallabrègue sur Pierre Gauthier. P.Gauthier part du constat que la relation dès le départ est faussée. D’un coté les intentions de l’artiste, de l’autre des préoccupations liées à un marché. Et P.Gauthier se met en concordance en faisant fabriquer des objets eux même faussés. Il répond non pas à une demande, mais à un type de fonctionnement qui ne demande justement rien de précis : une chaussure gauche sans la chaussure droite. Il fausse l’objet : mieux vaut une chaussure gauche esseulée qui ne trouve pas preneur que la paire qui ne trouvera pas non plus preneur. Cela fait de la sueur en moins, et cela va dans le sens d’une plus grande sobriété, une économie de moyens et de matières. P.Gauthier se sert donc de l’artisanat pour accuser en creux un fonctionnement, et pointer la nullité d’une relation : les outils de l’artisan deviennent outils d’une critique.
Si je cherchais à nous situer par rapport à une démarche de ce type : nous ne sommes pas dans une perspective critique, nous n’opérons pas un tel déplacement ; au contraire, nous voulons la relation, une relation qui ne se satisfait pas, ne peut pas se satisfaire de se tenir entre des pôles désactivés, balayer une zone neutre.
La zone est toujours neutre, et c’est à nous de la rendre acide.
L’artisanat qui offre une solution morale à l’industrie, la possibilité de réinvestir ce champ qu’elle avait abandonné.
Artisanat et Industrie allant de pair : marchant ensemble.
Vu de l’extérieur, cela ressemble à un couple idéal, parfait ministère.
Mais de l’intérieur : trop idéal ; déjà une spéculation.
L’artisanat, objet d’une spéculation avec un enjeu moral, cela ne fait pas de doute.
Objet d’un vaste plan marketing où l’affectation des budgets laissera songeur : la chose dont il sera question, l’objet artisanal lui même, n’emportera que la plus faible part des budgets alloués, le plus gros ira se perdre dans les déserts de la représentation et de la communication.
L’industrie se réappropriant la dimension artisanale pour marquer un tournant, pour se ressaisir, mais dans ce qui ne sera au mieux qu’une intention, et servira d’abord à nourrir une représentation ; représentation qui finira par être le principal objet d’échange : si c’est un piège, il est bien connu, largement circonscrit.
Penser pourtant à cela comme à une chance unique : aujourd’hui, à la veille de l’an 2000, l’industrie veut l’artisanat.
Les industriels qui lancent leur programme de commande pour le Printemps 2000 -
Et s’agit-il même de promouvoir l’artisanat s’il est tiré hors de ses caractéristiques
L’artisanat : une structure aux résonances simples, mais qui résonne en permanence.
Pour nous, c’est une intuition, et qui restera toujours à l’état d’intuition : ce que nous rencontrons dans ce travail, les relations que nous nouons ne sont pas moins intenses, ne relèvent pas d’une qualité moindre, que celles qui traversent l’industrie ou les grands cabinets d’architecture.
Les bouleversements et les satisfactions que nous rencontrons, les décisions que nous prenons, les sauts que nous devons accomplir, les négociations que nous menons sont en intensité de même nature.
Le verre : matière froide mais qui a été figée à son plus haut degré d’intensité,
Quand je dis que l’artisanat n’est pas une solution : c’est un point de vue.
Un point de vue où tout ce qui arrive est immédiatement perceptible.
Un point de vue qui retient le coeur, la substance des phénomènes d’échange les plus complexes, les plus brouillés.
L’artisanat n’est pas une solution, nous ne conseillons à personne de s’y lancer.
du proche et du lointain

du proche et du lointain

du proche et du lointain


du proche et du lointain
du proche et du lointain
du proche et du lointain